Kathy Acker
Dennis Cooper
Samuel Delany
Mike Duff
Michael Gira
Laura Hird
Shozo Numa
Osvaldo Lamborghini
Sylvere Lotringer
René Schérer
Peter Sotos
David Wojnarowicz
 
 
Cahier critique
Titre paru

Sang et stupre au lycée
Janvier 2005

BIBLIOGRAPHIE

FICHE AUTEUR

 
Cahier critique

SOMMAIRE

 
 
 
Dévorée par les mythes
entretien avec Sylvère Lotringer



I
SOUVENIRS MÊLÉS

Lotringer : Avant de vous rencontrer, j’avais entendu parler d’un auteur appelée la Tarentule Noire. J’étais très intrigué. En fait, vous êtes très différente de ce que j’avais imaginé. Pourquoi avez-vous choisi ce nom, pour commencer ?

Acker : Je vivais à Frisco, avec Peter – Peter Gordon – dans le quartier Haight-Ashbury, juste après l’époque hippy. Ça a été le quartier de la fête, de la nuit pendant quelque temps, puis c’est devenu le quartier gay. […] Il se dit qu’à l’époque, chaque bar du quartier était un bar homo, mais ce n’est pas tout à fait juste. Il y avait une sorte d’ambiance dans laquelle tout le monde était androgyne. Vous n’étiez pas homo, vous n’étiez pas hétéro, c’était très flottant. Tout le monde changeait de nom, tout le monde se déguisait, tout le monde se maquillait. […]

L : En fait , c’était une sorte de nom punk.

A : Ouais, mais c’est juste avant le punk. Je ne devais sans doute pas être très douée pour être hippy. On aimait le Velvet Underground – on ne savait pas vraiment qui aimer, à cette époque. Enfin, je suis un régime alimentaire de hippy, mais je n’ai jamais vraiment cru à l’amour libre. Je ne suis pas si délurée que ça. Et à cette époque, c’est vraiment les mecs qui avaient le pouvoir, tout ce qu’ils savaient faire, c’était mettre les femmes en cloque. Ce n’était pas très rigolo, tu finissais avec cinq bébés et pas de petit copain.
[…]

L : Vous aviez des liens avec de artistes, à l’époque ?

A : David Antin avait été mon mentor et il m’avait présenté à des artistes conceptuels à leurs débuts, comme Dan Graham et Joseph Kosuth.
[…]

L : D’autres influences ont-elles marqué votre parcours d’écrivain ?

A : J’ai grandi à New York et lorsque j’étais adolescente on m’a présenté plein de cinéastes underground, Stan Brakhage, Stan Rice, Gregory Markopolos. Surtout, j’ai rencontré Jack Smith qui m’a dit que son rêve, c’était de posséder un énorme édifice en Afrique dans lequel tout le monde rentrerait pour raconter ses rêves, et je trouvais ça absolument génial. Mais, et c’était tout aussi important, on m’a aussi présenté Robert Kelly et Jackson MacLow et l’œuvre de Charles Olson, ainsi on peut dire que je connaissais la rhétorique de la Black Mountain School, qui puisait ses origines dans TS Eliot, La Terre Vaine et les Cantos de Pound. La théorie principale d’Olson, c’était qu’une phrase en suit une autre afin que l’on saisisse le mouvement du sens, mais aussi un mouvement où le langage mène au langage. Olson avait aussi une grande aptitude à percevoir le monde et à le retranscrire en suivant un certain type de rythme, généralement très syncopé, comme s’il écrivait sur du scat. C’était très lié à la musique.

L : Vous écriviez de la poésie à l’époque ?

A : Non, je n’ai jamais écrit de poésie, j’ai toujours eu envie d’écrire de la prose. Ainsi je me tournais vers des modèles, en littérature, qui étaient poétiques, or les prosateurs ne fonctionnent pas comme ça. Ils définissent les choses avant d’écrire. Ils écrivent en suivant un processus. Le seul modèle que j’ai trouvé, c’est William Burroughs. J’aimais Kerouac mais il avait une méthode trop intuitive à me yeux et ce type de travail autobiographique ne m’intéressait pas. Alors que Burroughs créait une œuvre majeure parce qu’il s’intéressait à la façon dont le politique et le langage se mêlent, la nature du langage, ce qu’est l’image, tout ce qu’on trouve dans les œuvres de jeunesse de Burroughs. Burroughs était le seul écrivain en prose qui me semblait être conceptuel. Oh, oui, c’est un conceptualiste. Alors je me suis servie de The Third Mind comme un moyen d’expérience pour m’enseigner toute seule à écrire, et je pense que c’est pour ça que j’ai eu des problèmes avec les gens de St Mark, parce que ce n’était pas habituel. […] À l’époque, je traînais sur la scène poétique. Je travaillais dans un peep show de la 42e rue et j’avais deux vies, la poésie et les spectacles érotiques. Je n’ai fait cela que pendant six mois mais ça a radicalement changé ma perception du monde.

L : Comment ça ?

A : D’abord, ça a changé mes opinions politiques. Lorsque j’étais étudiante à San Diego, je faisais partie du SDS, mais la gauche estudiantine était très élitiste. Grâce à mon expérience sur la 42e rue, j’ai appris ce qu’était la politique de la rue. On voit les gens d’en bas, jusqu’au sommet, et les comportements sexuels, surtout le sexe sans autre forme de relation – ce qui advient sur la 42e rue – c’est vraiment le bas. Alors on voit les choses différemment, surtout les relations de pouvoir dans la société. Genet a le même type de perspective. Et je pense que cela ne m’a jamais quittée. […]

L : Vous écriviez à l’époque ?

A : Oh, oui. Régulièrement. Je travaillais à un livre qui s’appelait POLITICS, il y a toute une section qui est un journal intime – c’est ce que je lisais à St Mark – et dans le journal intime je n’écrivais pas avec un faux « je », créant une fausse autobiographie, je faisais du cut-in avec des cassettes, j’utilisais beaucoup de rêves, beaucoup de matériau onirique, les rêves des autres, je faisais beaucoup d’expériences à la Burroughs. Je traitais surtout des spectacles érotiques, avec des rêves en cut-in, des tirades politiques en cut-in, tout en cut-in. Quelques gros éditeurs m’ont approchée mais je crois que ce qui leur plaisait beaucoup, c’était le côté sensationnel de tout cela. Je me suis dit que si je publiais ça en fanfare, ils me colleraient une grosse étiquette et je ne deviendrais jamais écrivain. Alors je n’en ai rien fait. J’avais 20 ans, et ces histoires de médias détruisent les gens.
[…]

II
IDENTITÉS

[…]
A : Je me suis beaucoup intéressée au modèle de la schizophrénie. Je voulais explorer l’usage du mot « je », c’est la seule chose que je voulais faire. Donc je mêlais des éléments autobiographiques très directs, des extraits de journal intime, à de faux journaux intimes. J’essayais de comprendre qui je n’étais pas et je suis allée voir du côté des textes de meurtrières. Je les ai passés à la première personne, sans me préoccuper de savoir si l’écriture était bonne ou mauvaise, mais je voulais accoler la fausse personne à la vraie personne. Puis j’ai continué pour voir ce qui se passerait. Je puisais dans les textes pré-freudiens car je ne voulais pas m’embarrasser de jargon freudien. C’était une expérience très naïve, tout d’abord. Je voulais faire des expériences sur l’identité à l’aide du langage. C’est comme ça que j’ai commencé.
[…]

III
COMMUNAUTÉS

L : L’idée d’utiliser votre imagination pour écrire une histoire ne vous a jamais séduite.

A : Ça me faisait vraiment horreur. Le mot imagination, c’est vraiment un épouvantail à moineaux. Les gens s’en sont servis pour mettre la littérature sur un piédestal.
[…] Le travail de Richard Prince, Sherry Levine et David Salle m’a vraiment influencée. Et c’est à la fin de Sang et stupre au lycée [Blood and Guts in High School], lorsque je commence à avoir recours au plagiat, avec les trucs autour de Genet. Alors je pense que c’était dans l’air. […]


V
CRÉER DU MYTHE

[…]
A : Je ne suis pas féministe à proprement parler, mais je suis intéressée par le féminisme, c’est nouveau, depuis que j’ai quitté New York. […]

L : Pourtant vous aviez des problèmes avec des groupes de femmes. Je me rappelle qu’elles étaient très hostiles pendant votre tournée en Californie.

A : Oui, mais ça remonte à longtemps. J’avais des ennuis avec les féministes de la vieille école à cause de mon intérêt pour le lien entre la sexualité et la politique, c’était un anathème pour elles. C’était dû à ce que j’appellerais l’arnaque égalitaire, l’étendard qu’agitaient les vieilles féministes, alors il y a avait beaucoup d’antagonisme. Mais ce n’est plus vrai aujourd’hui, surtout avec le féminisme aux USA. Je n’ai plus de problèmes avec les groupes de femmes. En fait, c’est le contraire. C’est pour ça que je suis interdite en Allemagne.

L : Interdite ?

A : De la vraie censure. Un jugement. Tout le tralala.

L : Le tribunal s’est-il rendu compte que beaucoup de choses avaient été puisées dans des livres qui n’étaient pas interdits ?

A : Dans le délibéré, ils décrivent l’intrigue de Sang et stupre, et le pauvre gars qui s’y est collé n’y comprenait rien. Alors ils m’ont interdite pour trois raisons, l’une d’entre elles étant que c’était expérimental…

L : Le fait que ça soit expérimental, c’était le principal chef d’accusation ?

A : Non, d’abord c’était la pédophilie. […] Ce qui est extra. Je n’arrêtais pas de me demander s’il était question de pédophilie. C’est entre Janey et son père. Ils n’ont même pas compris qu’il s’agissait d’un double jeu. Ils ont cru que c’était vrai. Ils ont absolument tout pris pour argent comptant. Janey couche avec son père, c’est donc de la pédophilie. Puis il y a du SM, et c’est sans doute ce qu’ils ont le mieux compris. Oui, il y a du SM dans le livre. Puis il y a le problème de l’expérimentation. Ils ont donc relaté l’intrigue point par point et quand ils sont arrivés au poèmes persans…

L : Qu’est-ce qu’ils en ont fait ?

A : Manifestement, ils ne savaient pas quoi en faire […] Puis ils ont fait une enquête sur moi et ils ont découvert que j’avais fait du strip-tease, et ils ont dit : bien qu’elle soit connue pour s’intéresser à la question des femmes, elle ne s’en préoccupe pas assez et elle a fait du strip-tease.
[…]

New York, octobre 1989-mai 1990.

© 1991 Sylvère Lotringer
In /Hannibal Lecter, My Father/
Semiotext(e) Native Agents Series (1991)
Traduit par Laurence Viallet