Kathy Acker
Dennis Cooper
Samuel Delany
Mike Duff
Michael Gira
Laura Hird
Shozo Numa
Osvaldo Lamborghini
Sylvere Lotringer
René Schérer
Peter Sotos
David Wojnarowicz
 
 
cahier critique
Fiche technique
Sang et stupre au lycée
janvier 2005
212 pages- 18,90 €
ISBN : 2-268-05-336-9
Désordres
Laurence Viallet

FICHE AUTEUR

BIBLIOGRAPHIE

 
Cahier critique
OUTRAGE
AUX BONNES MŒURS
SOMMAIRE
 
Extraits
 
Les scorpions
Partout sur terre

 

 

 

 
  Kathy Acker
Par Laurent Goumarre 

« Kathy Acker est morte en 1997 », c'est ainsi que commence la plupart des articles qui sont consacrés à l'auteur américain de Sang et stupre au lycée écrit en 1978 (publié en 1984), en pleine explosion punk. Le reste n'est qu'une variation : « morte d'un cancer », « morte à Tirajina au Mexique », « morte la même année que Allan Ginsberg et William Burroughs », histoire de la référencer en post-beat generation. Bref morte en première ligne de tous les articles, et celui-ci ne fera pas défaut. Pourquoi en passer par là ? peut-être parce que c'est bien ce qu'on se dit à la lecture du roman : que Kathy Acker est morte, que la prose expérimentale a vécu, comme elle le constatait elle-même de son vivant en préfaçant ses Grandes espérances (Bourgois, 1988) : « Ces derniers temps, la véritable prose expérimentale est devenue rare aux Etats-Unis. Je veux dire que même le comportement le plus fondamental d'un écrivain, qui consiste à interroger le langage, a presque disparu. Un autre point : vous savez qu'aux Etats-Unis il y a un gouffre entre le monde de la littérature commerciale et celui de la littérature de recherche, — Un gouffre qui présente des similitudes avec l'arrière-train de Reagan…»

Ce que raconte Sang et Stupre au lycée ? l'explosion d'un roman d'apprentissage, vie et mort de Janey Smith : à 10 ans, maîtresse de son père qu'elle considère « comme un petit ami, un frère, une sœur, des revenus, une distraction, et un père » ; à13 ans, envoyé à New York par son géniteur qui lui préfère « Sally, une starlette de vingt et un ans qui refusait obstinément de baiser avec lui ». Puis avortement, pratiques SM, liaison avec un écrivain de 80 ans ; se fait kidnapper/violer par deux malfaiteurs qui la livrent à un marchand d'esclaves persan bien décidé à en faire une pute, etc., etc.

Milieu du roman ? entre deux leçons sur l'art de tailler des pipes, elle entreprend « d'écrire sa vie » : ça commence par une fiche de lecture délirante de La Lettre écarlate de Hawthorne, se poursuit avec une traduction mot à mot, donc incompréhensible, des poèmes de Properce, se précise avec l'écriture de "Jamais un coup de dés n'abolira le hasard", jusqu'au déchiffrage d'une grammaire persane et le piratage de citations fantaisistes de Genêt qu'elle rencontre à Tanger… Qu'est-ce que disent les détournements littéraires de Janey ? Qu'écrire sa vie revient à disloquer l'écriture des autres : Mallarmé, Hawthorne et les autres. Et toute l'expérimentation littéraire de Acker est placée là, stratégiquement au centre de son roman : violer la langue des autres. Mais pas sur le modèle du cut up, que ceux qui ne l'ont manifestement pas lue veulent absolument retrouver dans son système d'effraction, sous prétexte qu'elle ne cessera de dire son admiration pour Burroughs.

Acker ne coupe pas. Se définissant comme « la personne la plus facile à séduire qui soit au monde », elle « tente quelque chose. Puis immédiatement après, quelque chose d'autre surgit. » (Préface aux Grandes espérances, ed Bourgois) Voilà le mouvement littéraire qui anime ce texte : le surgissement perpétuel d'autre chose, de ces autres choses que sont les dessins/cartes de rêves de plus en plus envahissants jusqu'à pirater les dernières pages, mais aussi des contes pour un « Monstre hideux et une chatte », des amorces de pièces de théâtre foutraques dont les personnages sont Janey et Genet, ou ces « Poèmes persans » tels des produits salement dérivés d'une méthode assimile persane… Plus remarquable encore, la capacité de retrouver dans l'écriture la fulgurance pornographique des graffitis sexuels : au dessin d'une vulve légendée « Ma fente toute rouge beurk » — responsable entre autres plaisanteries de l'interdiction du livre en Allemagne en 1986 — répondent les pages ordurières consacrées au cul du Président Carter.

Le cas est entendu : à l'instar des « Cartes de mes rêves » de Janey — dessins d'art brut dépliés sur plusieurs pages pour mieux perdre le lecteur —, le livre entier dessine une géographie de la déroute. Les repères s'annulent, la chronologie saute, Janey se perd de vue entre "je" et "elle", quand les genres littéraires s'entrecroisent. La raison ? L'inceste littéraire, à lire en ouverture, programmé dans ce que raconte Acker du père vu par sa fille : « N'ayant jamais su ce qu'était une mère, la sienne était morte lorsqu'elle avait un an, Janey dépendait de son père en toutes choses et le considérait comme un petit ami, un frère, une sœur, des revenus, une distraction, et un père. » Ce père qu'on met à toutes les places devient la métaphore d'une écriture hystérique qui prend toutes les formes. Sang et Stupre au lycée ne raconte pas l'histoire d'un inceste ; il en est affecté, comme d'une maladie virale, jusqu'à en former sa matière même. « D'où vient la culture ? [demande le marchand d'esclaves persan aux violeurs de Janey.] Je vais vous le dire. Elle vient de la maladie. Tous les grands artistes, Goethe, Schiller et Jean-Paul Sartre — vous devez lire la nausée en français, en anglais c'est nul — l'ont dit. Ils ont conscience d'être mauvais. Ils ont conscience que cette vie est vraiment mauvaise ; du fait de cette conscience, ils sont en mesure d'aller au-delà. Vous savez que, médicalement parlant, je suis médecin, un corps ne peut vivre sans maladie. » L'intertextualité, voilà la maladie incestueuse d'Acker qui aimait se présenter en « plagiaire, comme l'était Gustave Flaubert ». Quelques années plus tard, elle réécrira les Grandes Espérances (1982) de Dickens, le Don Quichotte (1986) de Cervantès. Pour autant, elle ne le fera pas à la Pierre Ménard ; et si elle se sent proche de l'appropriationiste Sherrie Levine, sa production littéraire obscène la rapprochera des déjections informes mises en scène dans les autoportraits vomis de Cindy Sherman.

Géniale machine à digérer et à chier la littérature, cet informe premier roman fait mourir Janey des suites d'une longue maladie. Qu'on nous permette de le lire comme le premier arrêt de mort de l'écrivain : Kathy Acker est morte en 1978, d'un « Cancer », sous-chapitre de Sang et Stupre au lycée ; elle est enterrée entre les pages 145-147.

Artpress, mars 2005