|
|
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
|
|||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
|
ou la découverte d’un chef-d’œuvre Par Franck Delorieux Ça commence par l’inceste, la séparation. Le père découche, la fille est jalouse, ils se disputent, font l’amour, elle fuit à New York ce père qui ne veut plus d’elle. Ça commence par une violence assénée froidement : « Cette nuit-là, pour la première fois depuis des mois, Janey et son père couchent ensemble parce que sinon Janey n’arrivera pas à dormir. Les mains de son père sont froides, il n’arrive pas à la toucher car de toute évidence il est troublé. Janey baise avec lui, même si ça lui fait super mal à cause de son inflammation pelvienne. » Comme on le voit dans cette citation, la violence est ici sans pathos, sans atermoiement. Elle ressemble plus à un coup de poing qu’à un cri, ou alors à un cri qui ne peut que déchirer les oreilles. Janey est seule, désespérée, ivre de douleur et d’abandon : « Fouettée comme si le monde, de par sa nature même me detestait. » La suite du récit retrace la vie de Janey, sa rencontre avec une bande de marginaux, les Scorpions, la drogue, le sexe, le rock, les avortements, les rêves retranscrits où apparaissent des temples mexicains, son travail de serveuse dans une boulangerie hippy, son entrée au collège... Tout est occasion d’une virulente critique de la société. « Parce que je travaille, je ne suis rien. » Il n’y a pas de pitié, pas de salut, pas de possible rémission. L’attirance pour la destruction, l’autodestruction hante Janey. Le sexe est utilisé, comme la drogue, pour se faire mal, pour se plonger au plus profond de la douleur. « Nous baisions. Nous nous faisions sexuellement autant de mal que nous pouvions. (...) Je me détestais. Je faisais tout ce que je pouvais pour me faire du mal. » Ce désespoir affirmé après la désaffection du père - comme un pied de nez à l’oedipe - plonge Janey dans des positions nihilistes : « Rend plus sauvage et renforce la sexualité. Il est temps pour tous les prisonniers de décamper. Vous êtes les noirs annonciateurs de notre mort. (Soyez ce temps jeunes chevaux d’Attila le Hun. Oh annonciateurs qui a nous envoyez la mort.) » qui se muent en des considérations politiques qui la mènent à attaquer frontalement le capitalisme, Carter, Nixon... Et l’envie d’apprendre, de se cultiver, de voyager. Elle part. Elle rêve de la Perse. Elle apprend le persan. Elle écrit dans cette langue. Elle se retrouve à Tanger, où elle fait une rencontre capitale, la dernière : Jean Genet. Le récit se trouve pris dans un perpétuel mouvement d’accélération qui renforce sa violence, pour ne pas dire sa véhémence. Le lecteur est emporté dans ce tourbillon, sans pour autant avoir envie d’en sortir de par la qualité de l’écriture, de ses variations. Car cette course folle est soutenue par une construction romanesque elle-même vertigineuse. Kathy Acker passe de la froideur narrative au plus échevelé lyrisme, d’une écriture que l’on pourrait penser automatique à des constructions formellement rigoureuses. Tous les genres sont sollicités. Des dialogues sont utilisés comme narration et l’usage de discalies évoque le théâtre. À des pages de prose succèdent des poèmes persans (bilingues) qui font place à des lettres ou à des aphorismes. Tout ceci est ponctué de dessins qui ne sont pas là comme illustrations, comme documents mais s’insèrent dans le roman comme des textes à part entière. À moins que ce ne soit les textes eux-mêmes qui soient de pures images... Les deux derniers chapitres, après la mort de Janey en Égypte, sont composés de dessins qui remplacent des mots, s’insèrent dans des phrases. Le trait et le verbe font corps. Avec Sang et Stupre au lycée, Kathy Acker invente, radicalement, une nouvelle forme d’écriture romanesque qui lui permet d’explorer en profondeur tous les modes d’être de l’humain. On ne peut sortir indemne de la lecture de ce roman. Il marque, enchante, frappe, explose, déstabilise... Dennis Cooper, dont les propos sont rapportés en quatrième de couverture, ne s’était pas trompé : Sang et Stupre au lycée de Kathy Acker est bien un chef-d’oeuvre. Mais ne nous trompons pas, ce monde n’est pas entièrement celui de la noirceur. Il laisse place, par l’écriture à tout le moins, à la beauté, à la nostalgie, à la douceur :
. |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
|
|
|||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||