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Par Josyane Savigneau Elle a été publiée en France quand on ne dénigrait pas la littérature expérimentale, scandaleuse, ambiguë, pour lui préférer des petites histoires qui se vendent vite et bien - et seront aussi vite oubliées. Ce que certains glorifient comme "les livres que les gens lisent" - ce vague "les gens" désignant généralement non des lecteurs, mais des personnes achetant environ... un livre par an. (Qui se souvient de ce que Mesdames et Messieurs "Les gens" lisaient quand Sylvia Beach et Adrienne Monnier ont eu le courage de publier l'Ulysse de Joyce ?) Plus aucun titre de Kathy Acker n'était disponible en français (1) avant qu'une jeune éditrice passionnée, Laurence Viallet, ne décide de publier Sang et stupre au lycée (Blood and Guts in High School, 1984), qui selon Dennis Cooper, autre auteur américain controversé, "représente la quintessence de l'audace et de la radicalité pour toute une génération". Un roman d'apprentissage picaresque et "destroy", comme on ne disait pas encore, onirique, éclaté, proposant des collages, des fac-similés, des hommages détournés à Properce, au Nathaniel Hawthorne de La Lettre écarlate, à Jean Genet... Bien sûr, certaines conventions - utilisation de diverses typographies, dessins... - apparaissent aujourd'hui comme "datées", symptômes d'époque, mais on aurait tort de s'arrêter à cela pour refuser d'entendre la voix singulière de cette femme. Dans le Los Angeles Times du 3 février 2003, Ben Ehrenreich, après la publication d'Essential Acker - des extraits de son œuvre, édités par Dennis Cooper (éd. Grove Press) -, rappelait ce propos de Kathy Acker en 1981 : "Aujourd'hui les artistes doivent faire de leur œuvre, leur moi, des objets de marketing, des images de mode changeantes. La volonté de mettre l'art au premier plan s'en est allée, au revoir ?" "Bien sûr, ajoutait-il, sa phrase se termine sur une ambiguïté, avec une question cruciale, et c'est la même question cruciale qui reste en suspens quant à son héritage littéraire : une femme peut-elle, à la fin du XXe siècle américain, écrire avec impertinence, brillamment, irrévérencieusement, sans aucun souci de bienséance, sans être réduite à une caricature jetable, une rebelle stylisée ou une salope impudique ? Peut-elle mettre en cause la base indestructible de l'identité sans qu'on essaie de la réduire au silence ? Ces questions demeurent, mais, heureusement, l'écriture de Kathy Acker aussi." Kathy Acker est morte à 50 ans, d'un cancer du sein, en 1997. La même année qu'Allen Ginsberg et William Burroughs. Etrange coïncidence, car si Kathy Acker a un maître, c'est bien Burroughs, même si sa culture, imposante, est très variée : Dickens, Cervantès, Proust, mais aussi Sade et Georges Bataille, ce qui lui valut des ennuis avec certaines féministes, mais encore Pasolini, Violette Leduc, Jean Genet, le Pierre Guyotat d'Eden, éden, éden... "William Burroughs est l'écrivain américain qui a adopté la position expérimentale la plus claire et la moins entachée de compromissions, précisait-elle dans son Don Quichotte. C'est-à-dire qu'elle s'impose comme la plus éclairante, la plus lourde de problèmes, d'interrogations" (2). Janey, l'héroïne de Sang et stupre... se promène constamment entre rêve et réalité, entre réflexion et fantasme. Est-elle réelle, cette liaison que cette enfant de 10 ans dit avoir avec son propre père, et qu'elle raconte négligemment, comme un médiocre vaudeville ? Les censeurs d'Allemagne fédérale n'ont pas trouvé ce récit comique, et, en 1986, ils ont interdit ce roman. Leur décision est dans le plus pur style "soviétique" et se conclut ainsi : "Tout cela permet d'affirmer clairement que le roman n'atteint pas un niveau digne de valeur pour une société pluraliste. La protection de la jeunesse prime par rapport à la diffusion de ce livre en tant qu'œuvre d'art." Par quoi étaient donc dérangés les supposés garants de la "société pluraliste" et de sa jeunesse ? Par cet inceste désiré ? Par l'amour fou du sexe chez une adolescente ? Ou par la lucidité de ladite adolescente ? "De nos jours, la plupart des femmes baisent à droite et à gauche parce que baiser, ça ne veut rien dire. Tout ce qui intéresse les gens aujourd'hui c'est le fric. La femme qui vit sa vie en fonction d'idéaux non matérialistes est un monstre antisocial et fou ; plus elle agit ouvertement, plus elle se fait détester de tous." Est-ce vraiment cette narration déstructurée - parvenant à faire coexister sans ennui pour le lecteur, un conte, un journal intime, des péripéties comme un enlèvement, des mots en persan, des poèmes, un dialogue imaginaire, à Tanger, avec Jean Genet... - qui porte atteinte "au rôle de l'art vis-à-vis de la société", selon le décret allemand ? Ou plutôt ce propos : "La Culture est la forme de vie la plus élevée. Et c'est la littérature plus que tous les autres arts qui nous permet de comprendre cette vie supérieure, car la littérature est le plus abstrait des arts. (...) Vous savez que la plupart des gens ne lisent pas. Aujourd'hui, ils ne lisent que des âneries. Ils ne VOIENT pas. Ils n'apprécient pas la nature. Ils n'ont pas le regard de l'artiste et ils ne savent rien" ? La réponse ne fait guère de doute. Et c'est parce que la situation s'est encore aggravée depuis Sang et stupre... qu'il est très salutaire de lire Kathy Acker.
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