Acker et à cris
Par Laurence Rémila
J.T. LeRoy et la littérature américaine explosive reposent sur une longue tradition. Kathy Acker, romancière queer aujourd’hui disparue, en fait partie. Et son roman Sang et stupre au lycée, enfin traduit en français, est là pour en témoigner.
C’était en 1984. Nos parents relisaient le 1984 d’Orwell, histoire de voir si ça tenait. La beauté androgyne de Sigoumey Weaver, dans S.O.S. Fantômes, nous troublait. Comme ce Sang et stupre au lycée, OVNI littéraire qui transpire le mal-être, publié en Grande-Bretagne et qui fait la renommée de son auteur, Kathy Acker, une New-Yorkaise de 37 ans installée à Londres et riche d’une bibliographie de plusieurs titres aux ventes confidentielles. Chacun témoigne de sa sensibilité queer, de son attitude punk et d’un goût prononcé pour l’expérimentation postmodeme.
Sang et stupre au lycée déconcerte par sa forme éclatée — on y trouve des poèmes, des dessins de bites et de vagins, des « cartes de rêves », on y croise l’écrivain Jean Genet ou le président Jimmy Carter — et son fond trouble — les aventures de Janey, une fillette de 10 ans qui a une relation incestueuse avec son père et qu’un marchand d’esclaves veut former pour qu’elle devienne une pute. L’ouvrage, interdit pour « outrage aux bonnes mœurs » en Allemagne en 1986, continuera de susciter débat tout au long de la carrière de Kathy Acker.
D’autres scandales éclateront. Tout comme William S. Burroughs, une influence majeure sur son travail, Acker aimait détourner les textes des autres pour créer les siens. Pour The Adult Life of Toulouse Lautrec by Henry Toulouse Lautrec, paru en 1975, elle glisse une scène de baise d’un roman bas de gamme, signé Harold Robbins, dans son récit. Accusée de plagiat, elle n’arrive pas à convaincre le « pillé » qu’il s’agit là d’une démarche artistique, ce qui ne l’empêchera pas de continuer : des textes de Defoe, Cervantes et d’autres classiques se retrouveront ainsi dans des romans signés Acker.
Abandonnée par son père, haïe par sa mère
Quand notre « pirate des lettres » voit le jour à New York en 1947, le père est déjà parti. Pour la mère, cet abandon est à mettre sur le dos de sa fille. « La seule chose dans mes livres qui a sa base dans le réel, c’est la haine de ma mère », expliquera plus tard Kathy Acker. A 14 ans, elle découvre les poètes et les réalisateurs beat de l’East Village et devient leur « mascotte ». A 21, elle part pour l’université de Californie, où elle suit les cours du philosophe marxiste Herbert Marcuse. Cette même année, elle décide de consacrer sa vie à l’écriture, peu importe si elle échoue. Et, de retour à New York ses diplômes en poche, préfère bosser dans un peep-show de la 42e plutôt que de poursuivre une carrière dans l’enseignement.
Au fil des années et des titres, la légende Acker se construit : elle est adoubée par ses maîtres (Burroughs la décrit comme « une Colette postmoderne »), louangée par ses pairs (la chanteuse Patti Smith, le photographe Robert Mapplethorpe), par la presse (selon Thé NewYork Times, ses romans seraient « une version rock’n’roll de Critique de la raison pure »).
Tatouages et yamaha 750
Kathy Acker traverse les années 90 en icône queer. A partir de 1991, ayant quitté Londres pour rentrer aux States, elle enseigne à la San Francisco Art Institute. Elle découvre en même temps les joies de la muscu’, des tatouages, des piercings, se balade sur sa Yamaha 750 et écrit dans son roman In Memorium to Identity : « J’ai peur de l’inconnu et j’aime ça. C’est ça ma sexualité. » Et ne craint pas de froisser ses amies et les fans de la communauté lesbienne : ses amants sont aussi bien des hommes que des femmes.
En avril 1996, ses médecins diagnostiquent un cancer du sein mais — prémonition ? — c’est dès son livre de 1984 qu’elle évoque la maladie. Dans Sang et stupre..., Janey, l’héroïne, découvre qu’elle a un cancer. Le personnage de fiction imagine qu’elle se suicide avant de s’y résigner : « Elle comprit qu’il est mutile de se suicider quand on a le cancer. » En 1996, Kathy délaisse la médecine occidentale, se tourne vers les médecines parallèles et finit par se barrer pour le Mexique. Elle meurt dans une clinique altemo de Tijuana le 30 novembre 1997. La même année que ses maîtres Burroughs et Allen Ginsberg...
Technikart
février 2005
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