Les ambiguïtés de Kathy Acker

Gérard-Georges Lemaire

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Je revois encore la nécrologie parue avec retard (et avec plusieurs erreurs) dans « le Carnet » du Monde. J’y avais appris que Kathy Acker avait succombé à un cancer le 29 novembre 1997. Cela faisait longtemps que je n’avais plus communiqué avec elle : j’étais parti vivre en Italie et elle, elle avait connu une grande notoriété dans le Royaume-Uni. Nous nous sommes connus à New York en 1980. à cette époque, je cherchais des auteurs en vue de la collection que Christian Bourgois m’avait chargé de créer chez lui et que j’avais baptisé « Les Derniers Mots » en hommage à William S. Burroughs. Mes différents voyages aux États-Unis m’ont permis de connaître Anne Waldman, John Giorno, Ted Berrigan, Terrence Sellers, Kenneth Gangemi, une quantité infinie de poètes liés au St. Mark’s Church Project. Et bien sûr Kathy Acker. Un beau jour, cette dernière est venue à Paris et a habité quelques jours dans mon appartement de la rue Paul-Fort. Il y avait quelque chose de très inquiet en elle. Elle avait toujours les nerfs à fleur de peau. Et, plus que tout, une grande réserve, comme si elle était toujours sur la défensive. Les relations avec elle étaient toujours difficiles, sans la moindre raison. Elle tenait à marquer ses distances : je n’ai pas été capable de me rapprocher d’elle – ou je n’en ait pas éprouvé le besoin (ou le désir, qui sait ?). Quoi qu’il en soit, une sorte d’amitié mal fagotée s’était nouée au fil du temps.

Je est toujours un autre

Gérard-Georges Lemaire

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L’univers romanesque de Kathy Acker est tout autre que minimaliste. On éprouve même le sentiment que son écriture est d’une nature tellurique. Elle ne connaît ni dieux ni maîtres. Elle semble procéder d’un débordement, d’une éruption violente. Tout en elle porte à croire qu’elle serait le fruit d’une révolte qui ne s’épuise jamais et qui ne trouve d’exutoire que dans la mise à sac du bon goût et du beau en littérature.

Kathy Acker emploie un langage parlé, un langage vernaculaire qui exploite les ressources de l’argot et parfois, sans vergogne, des tournures ordurières. Elle est délibérément vulgaire. Et cette vulgarité forcée se double d’un ton enfantin, qui donne à son style une ambiguïté : il oscille sans cesse entre une dureté extrême et la maladresse fantasque et colorée de l’art brut. On retrouve en effet sous sa plume l’inquiétude et le trouble de certains peintres contemporains. Et, si l’on me permet une image, une image un peu osée, elle peint ses textes, elle leur donne une texture et une matière typiquement picturales.