Wojnarowicz, un homme d’exception
Patrick Thévenin
David David Wojnarowicz était homosexuel, écrivain, photographe, perfomer… Un artiste issu de la scène de l’East Village des années 80, ami des photographes Peter Hujar et Nan GoIdin. Il est mort du sida le 22 Juillet 1992, à l’âge de 37 ans. Une semaine, plus tard, Act Up-New-York, dont Wojnarowicz était proche, organisa une manifestation ; on pouvait lire sur les banderoles noires que tenaient les militants : « David Wojnarowicz, 1954-1992, mort du sida à cause de la négligence du gouvernement. » L’enterrement de l’artiste fut un symbole de la lutte menée par Act Up, un symbole violent que David avait lui-même appelé de ses vœux lorsqu’il écrivait un an auparavant dans son chef-d’œuvre Au bord du gouffre, enfin traduit en français et publié au Serpent à Plumes : « Imaginons que les proches organisent une manifestation chaque fois qu’un amant, un ami ou un inconnu meurt du sida. Imaginons qu’à chaque fois qu’un amant, un ami ou un inconnu meurt de cette maladie ses amis, ses amants ou ses voisins s’emparent du corps pour foncer vers Washington DC et franchissent en trombe le portail de la Maison-Blanche et s’arrêtent dans un crissement de pneus pour déposer le linceul sans vie sur les marches du perron. Qu’il serait réconfortant de voir ces amis, ces voisins, ces amants et ces inconnus marquer le lieu et l’époque et l’histoire d’une pierre blanche.»
Le 20 décembre, 2011David Wojnarowicz, 37 ans, artiste à multiples facettes
Michael Kimmelman, New York Times
David Wojnarowicz, un des artistes les plus singuliers des années 80, qui fut au centre du récent débat concernant la NEA [National Endowment for the Arts, Institution culturelle d’aide à la création N.d.T.] en raison de son travail passionné et polémique sur le sida, est décédé mercredi soir chez lui, à Manhattan. Il était âgé de trente-sept ans.
Il est mort du sida, a déclaré son compagnon, Tom Rauffenbart.
M. Wojnarowicz (prononcer voy-na-RO-vitch) utilisait différents médias, les mêlant le plus souvent, pour produire des œuvres qui se distinguaient par la rage et servaient à exprimer ses désirs intimes. Ses peintures, photographies, installations, performances et textes étaient dirigés contre l’ordre établi de même qu’ils déploraient la mort. Il ne s’intéressait pas seulement au sida mais à bien d’autres sujets, généraux ou personnels. Son œuvre pouvait sembler simpliste ou prosélytique. Mais elle pouvait aussi être dérangeante, ironique et émouvante.
Le 15 décembre, 2011David Wojnarowicz
Félix Guattari
C’est parce que l’œuvre créatrice de David Wojnarowicz procède de toute sa vie qu’elle a acquis une pareille puissance. C’est, en effet, par son œuvre plastique et ses textes littéraires qu’il s’est construit tel qu’il est aujourd’hui. Enfant très vite livré à lui-même, vivant d’expédients, s’adonnant à la prostitution dès l’âge de neuf ans, c’est la rencontre d’un adulte qui pressentit sa vocation d’artiste et d’écrivain qui devait réorienter radicalement son existence.
Au commencement, son œuvre plastique consistait à faire des pochoirs sur les murs de New York, en particulier des bombardiers en flammes et des maisons qui explosaient. Jusqu’au jour où il se mit à faire de grandes fresques dans un entrepôt abandonné. Rejoint par une trentaine d’amis artistes, ce lieu fut investi durant trois mois jusqu’à ce que des journalistes s’en mêlent. C’est ainsi qu’est né l’East Village Art.
Le 15 décembre, 2011Les ambiguïtés de Kathy Acker
Gérard-Georges Lemaire
Je revois encore la nécrologie parue avec retard (et avec plusieurs erreurs) dans « le Carnet » du Monde. J’y avais appris que Kathy Acker avait succombé à un cancer le 29 novembre 1997. Cela faisait longtemps que je n’avais plus communiqué avec elle : j’étais parti vivre en Italie et elle, elle avait connu une grande notoriété dans le Royaume-Uni. Nous nous sommes connus à New York en 1980. à cette époque, je cherchais des auteurs en vue de la collection que Christian Bourgois m’avait chargé de créer chez lui et que j’avais baptisé « Les Derniers Mots » en hommage à William S. Burroughs. Mes différents voyages aux États-Unis m’ont permis de connaître Anne Waldman, John Giorno, Ted Berrigan, Terrence Sellers, Kenneth Gangemi, une quantité infinie de poètes liés au St. Mark’s Church Project. Et bien sûr Kathy Acker. Un beau jour, cette dernière est venue à Paris et a habité quelques jours dans mon appartement de la rue Paul-Fort. Il y avait quelque chose de très inquiet en elle. Elle avait toujours les nerfs à fleur de peau. Et, plus que tout, une grande réserve, comme si elle était toujours sur la défensive. Les relations avec elle étaient toujours difficiles, sans la moindre raison. Elle tenait à marquer ses distances : je n’ai pas été capable de me rapprocher d’elle – ou je n’en ait pas éprouvé le besoin (ou le désir, qui sait ?). Quoi qu’il en soit, une sorte d’amitié mal fagotée s’était nouée au fil du temps.
Le 15 décembre, 2011



